À quatre heures de l’après-midi, ils avaient descendu Kip, en harnais, dans la fosse, jusqu’à ce que l’eau bourbeuse lui arrive à la taille. Son corps était plaqué contre le corps de la bombe Esaü. De l’ailette à l’extrémité, elle mesurait trois mètres de haut, le nez enfoui dans la boue, à ses pieds. Ses cuisses coinçaient l’enveloppe de métal dans l’eau brune, un peu comme il avait vu des soldats le faire avec des femmes dans les coulisses des pistes de danse de la NAAFI. Quand ses bras se fatiguèrent, il les passa par-dessus les traverses en bois, à hauteur de ses épaules, prévues pour l’empêcher de s’enliser. Les sapeurs avaient creusé le fossé entourant l’Esaü, ils en avaient étançonné les parois avant son arrivée. En 1941, des bombes Esaü dotées d’une nouvelle amorce y avaient fait leur apparition. C’était sa deuxième.
Au cours des réunions préparatoires, il fut décidé que la seule façon de procéder avec le nouveau détonateur était de l’immuniser. Il s’agissait d’une énorme bombe, dans la position de l’autruche. Il était arrivé pieds nus et il commençait déjà à s’enfoncer lentement, pris dans l’argile, incapable, dans cette eau froide, de trouver à quoi s’agripper. Il ne portait pas de bottes, elles l’auraient bloqué dans l’argile et plus tard, lorsqu’on le hisserait à la surface, la secousse initiale risquerait de lui casser les chevilles.
Il posa la joue gauche contre le manchon métallique, essayant de se dire qu’il faisait chaud autour de lui, se concentrant sur la petite tache de soleil qui s’étirait au fond de la fosse de sept mètres, jusque sur sa nuque. Ce qu’il serrait dans ses bras pouvait exploser à tout moment, dès que les culbuteurs vibreraient dès que la cartouche serait mise à feu. Et il n’y aurait ni magie, ni rayons X pour le prévenir qu’une petite capsule avait cédé, ou qu’un fil métallique n’oscillait plus. Ces petits sémaphores mécaniques étaient comme un souffle au cœur, ou l’attaque terrassant l’homme qui traverse innocemment la rue devant vous.
Dans quelle ville se trouvait-il ? Il n’arrivait même pas à se le rappeler. Entendant une voix, il leva la tête. Hardy lui faisait parvenir le matériel dans une sacoche, au bout d’une corde, et la sacoche se balançait tandis que Kip glissait les cosses et les outils dans les poches de sa tunique. Il fredonnait la chanson que Hardy chantait dans la Jeep en se rendant sur les lieux.
C’est la relève de la garde à Buckingham Palace, Christopber Robin s’en est allé avec Alice.
Il sécha la zone autour de la tête du détonateur et entreprit de modeler par-dessus une sorte de tasse en argile. Puis il y perça une ouverture et versa l’oxygène liquide dans la tasse. À l’aide de ruban adhésif, il fixa solidement le récipient au métal. Maintenant, il lui faudrait à nouveau attendre.
Il y avait si peu d’espace entre la bombe et lui qu’il pouvait déjà sentir le changement de température. S’il avait été sur la terre ferme, il aurait pu s’éloigner et revenir dix minutes plus tard. Mais il lui fallait rester là, près de la bombe. Deux créatures suspectes dans un espace clos. Un jour, alors que le commandant Carlyle travaillait dans un puits avec de l’oxygène liquide, la fosse avait pris feu. On avait eu beau se dépêcher, il était déjà inconscient dans son harnais quand on l’avait tiré de là.
Où était-il ? Lisson Grove ? Old Kent Road ?
Kip plongea un morceau de coton dans l’eau boueuse et le posa sur la surface métallique, à une trentaine de centimètres du détonateur. Le coton se détacha : il devrait donc attendre. Quand le coton resterait collé, cela signifierait que la zone entourant l’amorce était gelée, et qu’il pouvait continuer. Il rajouta de l’oxygène dans la tasse.
La calotte de glace avait maintenant une trentaine de centimètres de rayon. Encore quelques minutes. Il regarda un article que quelqu’un avait collé sur la bombe. Ils l’avaient lu en riant bien fort ce matin, il accompagnait le dossier de mise à jour adressé à toutes les unités de déminage. Quand une explosion est-elle raisonnablement permise ?
Supposons que la lettre X représente une vie humaine, la lettre Y le risque encouru et la lettre V dégâts évalués de l’explosion, un logicien dirait alors que, si V est inférieur à X sur Y, mieux vaut faire exploser la bombe ; mais que, si V sur Y est supérieur à X, un effort devrait être fait pour éviter l’explosion in situ.
Qui avait écrit de pareilles inepties ?
Cela faisait plus d’une heure qu’il était dans le puits avec la bombe. Il continuait à verser l’oxygène liquide. À hauteur de son épaule, juste à sa droite, un tuyau soufflait de l’air ordinaire pour que l’oxygène ne l’étourdisse pas. (Il avait vu des soldats avec la gueule de bois utiliser de l’oxygène pour soulager leur mal de tête.) Il essaya le coton à nouveau. Cette fois, il gela sur place. Il disposait d’une vingtaine de minutes. Passé ce délai, la température de l’accumulateur placé à l’intérieur de la bombe recommencerait à s’élever. Pour le moment, le détonateur était gelé, il pouvait commencer à le démonter.
Il tâta la surface de la bombe afin de déceler la moindre fissure dans le métal. La partie submergée était sûre, mais l’oxygène pourrait s’enflammer s’il entrait en contact avec l’explosif exposé à l’air. C’était là l’erreur de Carlyle… X sur Y… S’il y avait des fissures, ils devraient utiliser de l’azote liquide.
« C’est une bombe d’une tonne, lieutenant. Esaü. » C’était la voix de Hardy, en haut de cette fosse fangeuse. « Numéro 50, dans un cercle, suivi d’un B. Deux détonateurs, vraisemblablement. Mais le second n’est sans doute pas armé C’est bien ça ? »
Ils avaient déjà vu tout cela dans le détail, mais c’était une façon de confirmer les choses, de se les remettre en tête, une dernière fois. « Branchez-moi sur micro maintenant et éloignez-vous.
— Entendu, lieutenant. »
Kip sourit. Il avait dix ans de moins que Hardy et n’était pas anglais, mais Hardy était aux anges dans le cocon de la discipline militaire. Les soldats hésitaient toujours à l’appeler lieutenant, mais Hardy aboyait haut et fort en y mettant tout son enthousiasme.
Il allait vite maintenant pour soulever le détonateur, l’accumulateur était inerte.
« Vous m’entendez ? Sifflez… Parfait, j’ai entendu. Un dernier coup d’oxygène. On le laisse mousser pendant trente secondes. Puis on commence. On rafraîchit la glace. D’accord, je vais enlever le truc… Okay, le truc a foutu le camp. »
Hardy écoutait tout, il enregistrait également, au cas où quelque chose n’irait pas. Une étincelle, et Kip serait la proie des flammes. Ou bien il pouvait y avoir une astuce dans la bombe. Le suivant devrait peser les alternatives.
« Je me sers de la clef à molette. » Il l’avait tirée de la poche de sa chemise. Elle était froide, il lui fallut la frotter pour la réchauffer. Il entreprit alors de retirer l’anneau de verrouillage. Celui-ci céda sans effort, il en fit part à Hardy.
« C’est la relève de la garde à Buckingham Palace », sifflait Kip. Il enleva l’anneau de verrouillage et l’anneau de repérage et les laissa disparaître dans l’eau. Il les sentit rouler lentement à ses pieds. Cela prendrait encore quatre minutes.
« Alice épouse un des gardes. « La vie de soldat, ce n’est pas une vie ! » dit Alice. »
Il chantait fort, tentant de se réchauffer, il avait douloureusement froid à la poitrine. Il essayait de se pencher en arrière pour s’éloigner du métal glacé qui était devant lui. Il lui fallait sans cesse porter les mains à sa nuque, encore gratifiée par le soleil, puis les frotter pour les débarrasser de la saleté, de la graisse et de la glace. Il n’était pas facile d’atteindre la tête. Tout à coup, à sa grande horreur, la tête du détonateur céda et se défit complètement.
« Problème, Hardy. La tête du détonateur s’est détachée. Répondez-moi, okay ? Le corps du détonateur est coincé là-dessous, je ne peux pas y accéder, je n’ai pas de prise.
— Où en est la glace ? » Hardy était juste au-dessus de lui. Il lui avait fallu quelques secondes, mais il avait accouru au puits.
« Encore six minutes.
— Remontez et nous la ferons exploser.
— Non, renvoyez-moi de l’oxygène. »
Il leva la main droite et sentit que l’on y plaçait une boîte métallique glaciale.
« Je vais laisser couler la saloperie sur la partie du détonateur qui est à l’air, à l’endroit où la tête s’est séparée, puis je m’attaquerai au métal. Je le rognerai jusqu’à ce que j’aie prise. Maintenant, éloignez-vous. Je parlerai pendant toute l’opération. »
Il avait un mal terrible à retenir sa rage devant ce qui s’était passé. La « saloperie », c’est ainsi qu’ils appelaient l’oxygène, dégoulinait sur ses vêtements, sifflant dès qu’elle atteignait l’eau. Il attendit que le givre apparaisse puis il se mit à attaquer le métal au burin. Il versa davantage d’oxygène, attendit et creusa plus en profondeur. Voyant qu’il ne sortait plus rien, il déchira un pan de sa chemise, le plaça entre le métal et le burin puis, armé d’un maillet, il cogna dangereusement sur l’outil, faisant voltiger des éclats de métal. Le tissu de sa chemise, sa seule et unique protection contre une étincelle… Ses doigts glacés étaient un sérieux problème : ils avaient perdu leur agilité, ils étaient aussi inertes que les accumulateurs. Il continua à tailler sur le côté, autour de l’emplacement laissé vide par la tête du détonateur, détachant des copeaux de métal, espérant que la glace survivrait à cette opération. S’il y était allé plus franchement, il aurait risqué de heurter la capsule du percuteur, et d’activer ainsi la cartouche.
Il fallut encore cinq minutes. Non seulement Hardy n’avait pas bougé du haut de la fosse, mais il lui signalait combien de temps il lui restait avant le dégel. À vrai dire, ni l’un ni l’autre ne pouvait en être vraiment sûr. Depuis que la tête du détonateur avait cédé, ils avaient entrepris de congeler une zone différente et, si la température de l’eau lui semblait froide, elle était toutefois plus chaude que le métal.
C’est alors qu’il aperçut quelque chose. Il n’osa pas agrandir le trou. Le contact du circuit frémissait, telle une vrille d’argent. S’il avait pu l’atteindre… Il essaya de se réchauffer les mains en les frottant l’une contre l’autre.
Il souffla, resta quelques secondes immobile puis, à l’aide des pinces à bec effilé, il trancha le contact et respira à nouveau. Il suffoqua lorsque le givre lui brûla une partie de la main, au moment où il la retirait des circuits. La bombe était morte.
« Détonateur hors d’usage. Cartouche éteinte. Une bise, s’il vous plaît. » Hardy faisait déjà remonter le treuil et Kip essayait de s’accrocher à la corde ; avec ses brûlures et le froid, il avait du mal à y parvenir, ses muscles étaient engourdis. Entendant grincer la poulie, il se contenta de s’agripper aux bretelles de cuir encore à moitié attachées autour de lui. Il commença à sentir que l’on arrachait ses jambes brunes à l’emprise de la boue, comme un vieux cadavre sorti d’une tourbière. Voilà que ses pieds sortaient de l’eau. Il émergea, hissé de la fosse vers le soleil. La tête, puis le torse.
Il était là, tournant lentement sous la hutte formée par les mâts auxquels était suspendue la poulie. Hardy l’étreignit tout en le libérant du harnais. Il vit soudain qu’une foule se pressait pour le voir, à une vingtaine de mètres, trop près, beaucoup trop près pour être hors de danger. Ils auraient pu être anéantis. Bien entendu, Hardy n’était pas là pour les tenir à l’écart.
Ils l’observaient en silence, cet Indien, accroché à l’épaule de Hardy, à peine capable de retourner à la Jeep avec tout son équipement – les outils, les boîtes métalliques, les couvertures et les appareils enregistreurs qui tournaient encore, prêtant leur oreille au néant, au fond de la fosse.
« Je ne peux pas marcher.
— Seulement jusqu’à la Jeep. Plus que quelques mètres, lieutenant, je retournerai chercher le reste. »
Ils s’arrêtaient, puis ils repartaient lentement. Il leur fallait dépasser les visages ébahis qui regardaient l’homme brun, frêle, nu-pieds, dans sa tunique détrempée. Ils regardaient le visage épuisé qui ne reconnaissait rien ni personne. Silencieux, ils reculèrent pour les laisser passer, Hardy et lui. Parvenu à la Jeep, il se mit à trembler. Ses yeux ne pouvaient supporter la réverbération du pare-brise. Hardy dut le soulever, pour l’installer progressivement sur le siège du passager.
Hardy parti, Kip retira lentement son pantalon mouillé et s’enveloppa dans la couverture, puis il s’assit sans bouger. Il avait trop froid, il était trop las pour seulement dévisser la thermos de thé chaud sur le siège, à côté de lui. Il pensait : je n’avais même pas peur, là en bas. J’étais simplement en colère, à cause de mon erreur ou de la crainte d’une éventuelle astuce. Un animal qui réagissait, juste pour se protéger.
Maintenant, s’avoua-t-il, seul Hardy me permet de rester humain.
Quand il faisait chaud à la villa San Girolamo, ils se lavaient les cheveux : d’abord au kérosène, pour éliminer les poux éventuels, puis à l’eau. Allongé, les cheveux ébouriffés, les yeux fermés à cause du soleil, Kip paraissait soudain vulnérable. Il y avait en lui une certaine timidité lorsqu’il prenait cette position fragile, qui le faisait plutôt ressembler à un cadavre mythique qu’à quelque chose de vivant ou d’humain. Hana s’asseyait près de lui, ses cheveux bruns déjà secs. C’est en ces moments-là qu’il parlait de sa famille et de son frère en prison.
Il se redressait, et, d’un coup de tête, ramenait ses cheveux en avant pour les essuyer sur toute leur longueur avec une serviette de toilette. Elle imaginait l’Asie à travers les gestes de cet homme. L’indolence avec laquelle il bougeait, sa silencieuse civilité. Il parlait de saints guerriers, et elle voyait maintenant en lui l’un d’entre eux, austère et visionnaire, ne s’arrêtant qu’en ces rares moments de soleil où il oubliait Dieu, naturel, la tête à nouveau sur la table pour permettre au soleil de sécher sa chevelure étalée comme du grain dans un panier d’osier en forme d’éventail. Même si le jeune sapeur était un Asiatique qui, en ces dernières années de guerre, s’était arrogé des ancêtres anglais dont il suivait les préceptes, tel un fils respectueux.
« Oh ! mais mon frère trouve que je suis un sot de faire confiance aux Anglais. » Il se tourna vers elle, le soleil dans les yeux. « Un jour, dit-il, mes yeux s’ouvriront. L’Asie n’est toujours pas un continent libre et la façon dont nous nous engageons dans les guerres anglaises l’étonne. C’est une différence d’opinion que nous avons toujours eue. « Un jour tes yeux s’ouvriront », ne cesse de me répéter mon frère. »
Le sapeur prononça ces mots les yeux hermétiquement clos, façon de se moquer de la métaphore. « Je lui réponds que le Japon fait partie de l’Asie, et que les Sikhs ont été brutalisés par les Japonais en Malaisie. Mais mon frère n’en tient aucun compte. Il dit que les Anglais pendent les Sikhs qui se battent pour leur indépendance… »
Elle se détourna de lui, les bras croisés. Les querelles du monde. Les querelles du monde. Elle s’enfonça dans l’ombre qui régnait dans la villa, en plein jour, et s’en alla s’asseoir auprès de l’Anglais.
Le soir, lorsqu’elle libérait les cheveux de Kip, il devenait une autre constellation. Les bras d’un millier d’équateurs sur son oreiller, des vagues entre eux, dans leur étreinte, dans leurs mouvements ensommeillés. Elle tenait dans ses bras une divinité indienne, du blé, des rubans. Lorsqu’il se penchait vers elle, cela se répandait. Elle enroulait ses cheveux autour de son poignet. Quand il bougeait, elle gardait les yeux ouverts pour voir les étincelles briller dans ses cheveux, dans l’obscurité de la tente.
Il évolue toujours relativement aux choses, il longe les murs, les haies sur les terrasses. Il inspecte la périphérie. Lorsqu’il regarde Hana, il voit un fragment de sa joue se détacher sur le paysage en arrière-plan. Tout comme il considère l’angle décrit par le vol d’une linotte en fonction de l’espace qu’il couvre sur la surface de la Terre. Il a remonté l’Italie avec des yeux qui essayaient de tout voir, sauf ce qui était provisoire et humain.
La seule et unique chose qu’il ne met jamais en cause, c’est lui. Ni son ombre crépusculaire, ni son bras cherchant à atteindre le dossier d’une chaise, ni l’image que lui renvoie une vitre, ni la façon dont on l’observe. Les années de guerre lui ont appris que la seule chose sûre, c’est lui.
Il passe des heures avec l’Anglais qui lui rappelle ce sapin anglais dont la branche malade, ployant sous les années, était soutenue par une béquille provenant d’un autre arbre. Il se dressait, tel une sentinelle, dans le jardin de Lord Suffolk, au bord de la falaise, au-dessus du chenal de Bristol. Malgré cette infirmité, il percevait que l’être intime était noble, doté d’une mémoire dont la puissance rayonnait par-delà la maladie.
Il n’a pas de miroirs. Il enroule son turban dehors, dans son jardin, en contemplant la mousse sur les arbres. Il remarque les traces qu’ont laissées les ciseaux dans les cheveux de Hana. Il connaît sa respiration quand il place son visage contre son corps, à la clavicule, là où l’os affine la peau, mais si elle lui demande de quelle couleur sont ses yeux, même s’il l’adore, il ne sera pas capable, pense-t-elle, de lui répondre. Il se mettra à rire, il essaiera de deviner, mais si elle, dont les yeux sont noirs, lui dit, en les tenant bien fermés, qu’ils sont verts, il la croira. Il peut regarder intensément des yeux sans pour autant enregistrer leur couleur, de même que, une fois dans sa gorge ou dans son estomac, la nourriture n’est que texture plutôt qu’un goût ou un objet spécifique.
Quand quelqu’un parle, il voit une bouche et non pas des yeux et leur couleur, qui, lui semble-t-il, change en fonction de l’éclairage d’une pièce ou de l’instant de la journée. La bouche révèle le manque de confiance en soi, la suffisance, ou toute autre nuance du caractère. Pour lui, elle est ce qu’un visage a de plus complexe. Il n’est jamais sûr de ce qu’un œil révèle. Mais il peut lire la façon dont la bouche peut s’assombrir jusqu’à la dureté, suggérer la tendresse. Il est aisé de se méprendre sur un œil en se fixant à sa réaction à un simple rayon de soleil.
Il recueille chaque chose, comme si elle appartenait à une harmonie changeante. Il la voit à différentes heures, en différents lieux qui altèrent sa voix, sa nature, ou même sa beauté, tout comme, au loin, la toute-puissance de la mer berce ou régit la destinée d’un canot de sauvetage.